Des dizaines de millions de tomes de mangas sont vendus chaque année dans une France où les rayons de bandes dessinées se réduisent de plus en plus, pour faire place au monstre japonais. En effet, la France se situe sur la deuxième marche du podium des pays consommant le plus de mangas, juste derrière le Japon, bien évidemment. Mais alors, comment expliquer cela ? L’échange culturel entre les deux pays ne date pas d’hier, mais cette effervescence toute particulière trouve l’une de ses origines en la personne de Frédérique Hoschédé, plus connue sous le nom de Dorothée.
Les bases de l’anime en France

Si aujourd’hui l’animation japonaise et les mangas sont omniprésents dans notre société, cela n’a pas toujours été le cas ! En 1982, lorsque Osamu Tezuka, le père du manga, vient au festival d’Angoulême, il déambule incognito dans les rues sans que personne ne remarque sa présence… Les premières bases de cette industrie en France se situent à la fin des années 1970, avec notamment Goldorak et Candy, qui arriveront tous les deux sur les télés de l’Hexagone en 1978. Ces animés arrivent dans des émissions telles que Récré A2, déjà présentée par… Dorothée !

C’est à l’époque où elle présente cette émission, qui rencontrera un grand succès, que Dorothée rencontrera Jean-Luc Azoulay, producteur alors d’AB Productions. Il lui conseillera de se mettre à la chanson, et le premier album de Dorothée, Dorothée au pays des chansons, sortira en 1980 et connaîtra un franc succès. On peut aussi ajouter qu’elle a eu une carrière d’actrice et qu’elle passera notamment devant la caméra de François Truffaut.
Le succès de son émission et de ses musiques en font une idole pour les enfants. Azoulay finit par proposer à Dorothée de rejoindre TF1 en 1987, créant ainsi le Club Dorothée.
Le début du club

Accompagnée de toute sa bande – François Corbier, Jacky, Ariane Carletti et Patrick Simson-Jones – Dorothée débarque sur TF1 pour créer ce qui va devenir l’une des émissions les plus cultes de l’histoire de la télévision française : Le Club Dorothée.
Au début, l’émission est divisée en trois programmes distincts : Dorothée Matin le mercredi matin, Le Club Dorothée le mercredi après-midi et Dorothée Dimanche le dimanche. C’est en 1988 que les trois émissions seront finalement réunies en une seule sous le nom de Club Dorothée, avec une diffusion sur de nouveaux jours : le lundi, mardi, jeudi et vendredi. Le temps de diffusion s’allonge, atteignant jusqu’à 30 heures par semaine, dont 8 heures de direct le mercredi de 8h55 à 18h.

Mais le succès n’est pas immédiat pour le Club Dorothée, qui devra affronter à ses débuts l’italien Berlusconi. En effet, c’est lui qui possède, via son groupe Finninvest, La Cinq, principale chaîne concurrente de TF1. Les dessins animés français sont trop peu nombreux, les dessins animés américains sont trop chers, donc tout le monde se rabat sur les animés japonais, beaucoup moins coûteux et très nombreux. Cependant, c’est Berlusconi qui possède les droits d’exploitation en Europe de la plupart des dessins animés japonais de l’époque ! Et le Club Dorothée doit se contenter d’utiliser les vieux stocks de TF1 (Goldorak, Candy, Jem et les Hologrammes, Bioman, etc.), tandis que sur La Cinq passent Olive et Tom, Jeanne et Serge ou encore Princesse Sarah.
En plus de cela, de nombreux soucis techniques, divers et variés, accompagneront le début de cette émission.

Finalement, AB Productions réussira à acheter une importante quantité d’animes japonais qui relanceront la machine. Parmi ces séries mythiques, on retrouve, entre autres, Ranma 1/2, Les Chevaliers du Zodiaque, Sailor Moon et bien évidemment, Dragon Ball.
En 1991, alors que La Cinq est en train de couler, Berlusconi décide de quitter le navire et revend ses droits sur les séries à AB Productions à bas prix, mettant ainsi fin définitivement à la guerre qui l’opposait à TF1 et, par extension, à Dorothée.
Le concept de l’émission

Cinq animateurs présentaient une émission composée de sketches, de jeux et de diffusion de dessins animés. Il y avait deux types d’émissions distinctes : les hebdomadaires du mercredi et les quotidiennes. Celle du mercredi était plus longue, en direct, et les quotidiennes étaient préenregistrées.
Lors de l’émission du mercredi, il y avait le matin le résultat des hits de la semaine. C’était la grande époque du Minitel et les spectateurs pouvaient, en l’utilisant, voter pour la diffusion de leur série préférée. L’après-midi était consacrée à la diffusion de séries, ainsi qu’à des jeux et des performances musicales d’artistes invités ou du groupe officiel du Club Dorothée : Les Musclés (connus pour des hits interplanétaires tels que « La Merguez Party »).

Les quotidiennes étaient découpées en deux émissions d’une heure chacune, le matin et l’après-midi, dans lesquelles on retrouvait principalement des jeux et des séries.
Succès et polémiques

Le succès ne vient jamais seul et, dans le cas du Club Dorothée, il arrive accompagné d’un bon nombre de polémiques. Certains, comme Ségolène Royal, s’indigneront de la supposée violence des animes diffusés sur TF1. On leur reproche de ne pas éduquer les enfants, de les rendre bêtes. De plus, en 1989, une nouvelle réglementation du CNCL viendra mettre des bâtons dans les roues de l’émission. Des quotas de diffusion seront instaurés à la télévision : 60 % des contenus diffusés devront être produits en France ou en Europe, un coup dur pour une émission comme le Club Dorothée.

L’émission devra faire des concessions. Tout d’abord, de nombreux animes seront censurés et certains, comme Ken le survivant, disparaîtront carrément. De plus, des sitcoms françaises (et entrant donc dans les quotas) seront développées. La première d’entre elles, Les Musclés, qui sera un succès surprise, amorcera le début des sitcoms à succès d’AB Productions, suivi plus tard par Hélène et les Garçons. Ce virage permettra à l’émission de prendre une dimension plus ‘familiale’, ce qui marquera le début de son âge d’or.
En parallèle, durant l’année 1989, sortira aussi pour la première fois le Club Dorothée Magazine, qui sera tiré à plus de 150 000 exemplaires chaque semaine.



L’âge d’or
Lors de la rentrée 1990, on comprend vite que le Club Dorothée entre dans une nouvelle dimension. Un nouveau plateau très impressionnant de 1 000 m² est construit. L’émission devient un véritable show tourné sur un décor digne des grands concerts, avec un jeu de lumière qui en met plein les yeux. L’émission devient définitivement plus familiale : ce ne sont plus seulement les enfants qui regardent, mais aussi les adolescents et même les parents.

Un nouveau plateau futuriste est créé, avec des écrans et des LED partout ! Même si les attaques continuent d’affluer de toutes parts, l’émission fonctionne bien et se stabilise au début des années 90 à 1,5 million de spectateurs en moyenne. Le Club Dorothée s’installe alors confortablement dans un âge d’or qui durera jusqu’en 1995
La fin

Forte du succès de ses émissions et de ses productions, AB Productions cherche à se lancer dans la diffusion avec l’arrivée du satellite. L’entreprise lance donc le bouquet ABSat. Initialement, TF1 devait faire partie du projet, mais après de multiples différends, AB décide de se lancer seule dans cette aventure.
Et cela va poser problème, car si AB Productions a aujourd’hui les moyens et la force de diffusion qu’elle possède, c’est grâce à TF1, qui lui a permis de se développer pendant des années. Or, voilà qu’elle se met à concurrencer TF1 en lançant son bouquet satellite ! TF1 va donc, en toute logique, arrêter d’acheter des programmes à AB afin d’éviter de nourrir un concurrent.
Le nombre d’heures commandées va alors drastiquement diminuer, et par conséquent, le temps d’antenne de Dorothée aussi. Cela crée un cercle vicieux : moins Dorothée a de temps à l’antenne, moins elle a de puissance médiatique, moins on lui en accorde… Après une lente dégringolade, c’est finalement en mars 1997 que TF1 annonce officiellement qu’elle ne renouvelle pas le contrat avec AB Productions, et donc avec Dorothée. La dernière émission sera diffusée en août de cette même année.
Impact et postérité
L’émission a été l’un des premiers canaux de diffusion d’animes japonais en France. Certaines séries deviendront de véritables phénomènes de société, allant jusqu’à déclencher des débats acharnés, tant dans la sphère médiatique que politique ! De nombreuses Å“uvres ont pu être traduites en français grâce à cette émission. Et même s’il est vrai que certaines de ces traductions étaient discutables, elles ont rendu accessibles au grand public français un grand nombre de séries.

Aller jusqu’à dire que c’est uniquement grâce à Dorothée que les mangas sont aussi populaires aujourd’hui en France serait exagéré. Mais renier l’impact considérable qu’elle a eu sur le média serait tout aussi erroné.
Aujourd’hui encore, l’émission reste l’un des symboles de la pop culture les plus marquants des années 90. Il existe une ‘génération Club Do’, composée de personnes qui, aujourd’hui, sont elles-mêmes devenues animateurs de télévision, artistes, auteurs ou encore youtubeurs, et qui se revendiquent comme ayant été grandement influencées par l’émission. On peut citer Riad Sattouf, les créateurs de Wakfu ou encore Le Joueur du Grenier.

Et même si, aujourd’hui, le manga est tellement inévitable et omniprésent en France qu’on a tendance à penser que cela a toujours été ainsi, il ne faut pas oublier que c’est en grande partie à Dorothée que l’on doit cette effervescence.
