« C’est bizarre, ce style avec de grands yeux. » « C’est parce qu’ils sont complexés d’avoir des yeux bridés ? »
Des questions qui nous ont, à nous, lecteurs de mangas, été très (trop) souvent posées. Malgré le côté limite, voire même parfois carrément raciste de ces questions, les grands yeux sont en effet un des signes caractéristiques du style « manga ». Pourquoi ? D’où cela vient-il ? Eh bien, la réponse nous vient tout droit du pays de l’Oncle Sam.

Osamu Tezuka. Si vous vous intéressez au manga, il y a de fortes chances pour que vous ayez déjà entendu son nom. On l’appelait le dieu du manga, il a plus ou moins inventé le nekketsu, c’est le père d’Astro Boy, etc., etc., on connaît la chanson. Mais peut-être ignoriez-vous qu’il est aussi l’inventeur de ces « grands yeux », enfin, plutôt que c’est lui qui les a popularisés au Japon après les avoir « empruntés » à un artiste américain que l’on connaît tous.

Le père d’Osamu Tezuka possédait, chose rarissime pour l’époque, un projecteur de film. Ainsi, quand le petit Osamu grandissait et se façonnait son imaginaire, il le faisait en se goinfrant de films Disney. Il est notamment un grand fan de Bambi, et on retrouvera l’influence de ces films dans son style de dessin et notamment… dans les yeux ! C’est assez frappant lorsqu’on regarde le personnage d’Astro Boy (qui deviendra l’une des Å“uvres les plus connues de Tezuka).


Si aujourd’hui les auteurs de mangas continuent de dessiner des personnages avec de grands yeux, c’est surtout pour permettre une plus grande expressivité. Mais c’est aussi évidemment un héritage direct de Tezuka, même si les yeux d’aujourd’hui ne ressemblent plus tant que cela à ceux de Tezuka ou des premiers films Disney.



Tezuka s’est donc inspiré de Disney, mais là où l’histoire devient encore plus intéressante, c’est quand on apprend que, vraisemblablement, Disney s’est par la suite inspiré de Tezuka. Vous connaissez Le Roi Lion ? Tout le monde connaît Le Roi Lion ! Et pour cause, le film d’animation de 1994 rapportera 974 millions de dollars au box-office. En France, il sera notamment le film le plus vu de l’année avec plus de 10 millions d’entrées. Lorsqu’il sort, Le Roi Lion est le plus grand succès de Disney et ne sera dépassé que par La Reine des Neiges, elle-même dépassée à son tour par le remake live-action du Roi Lion de 2019 ! Encore aujourd’hui, c’est le meilleur résultat au box-office de la souris américaine avec un score de 1.662 milliards de dollars ! Bref, vous connaissez Le Roi Lion. Mais, est-ce que vous connaissez Le Roi Léo ?


Le Roi Léo est un manga shonen de Osamu Tezuka. Ce manga, prépublié entre 1950 et 1954, sera adapté en série télévisée en 1965 par le studio Mushi Productions, fondé par Osamu Tezuka toujours. Cette série est déjà en soi, à l’époque, tout sauf anodine, puisqu’elle est la première série de dessin animé japonais en couleurs. Elle arrivera en 1966 aux États-Unis et aura très rapidement un succès notable auprès du jeune public. En France, le succès sera moindre, mais l’Å“uvre reste tout de même importante. Puisqu’en 1972, lorsqu’elle arrive enfin dans l’Hexagone, elle est alors la première série animée japonaise diffusée en France.
Le synopsis de la série, qu’on trouve facilement en ligne, est celui-ci : « Afrique, milieu du XXe siècle. Les hommes envahissent peu à peu les terres sauvages, mais Léo, un lion blanc, se dresse face à eux pour préserver un espace de liberté pour que tous les animaux puissent vivre en paix. Un chasseur rusé enregistre la voix de Léo pour attirer et capturer sa compagne, Lisa. Celle-ci sert alors d’appât et Léo est tué, tandis que la lionne, qui est pleine, est embarquée sur un bateau pour rejoindre un zoo. Le lionceau blanc, que sa mère a appelé Léo, naît à bord. La mère lui enseigne les idéaux de son père. Sur son ordre, Léo s’échappe de sa cage en passant à travers les barreaux, plonge dans la mer et réussit à regagner la rive à la nage… »

Jusque-là , la ressemblance n’est pas frappante. Cependant, lorsqu’on regarde la version américaine du Roi Léo, on constate que le nom de Léo a été changé pour Kimba, la série se nommant Kimba the White Lion. Kimba, Simba… Au-delà de ça, même si le synopsis est différent, il y a beaucoup de similitudes entre les personnages. Léo et Simba sont tous deux des lions qui ne mangent pas de viande et qui sont amoureux de leur meilleure amie d’enfance. Tezuka a aussi inclus dans son Å“uvre originale des personnages tels que Coco, un perroquet bavard, Burazza, un singe bienveillant, Lyre, une jeune lionne ressemblant beaucoup à Lana, Bubu, un lion borgne et cruel ennemi de la famille de Léo, etc. Et le style des décors, et certaines scènes se ressemblaient énormément (trop pour être une coïncidence d’après certains).

Il n’en faudra pas plus pour que très vite, au Japon, on crie au plagiat. La mangaka Machiko Satonaka va même jusqu’à écrire une lettre accusatrice, qu’elle accompagnera d’une pétition signée par 488 personnes, dont 82 artistes japonais. Disney niera toutes les accusations, allant même jusqu’à dire que personne aux studios ne connaissait Tezuka. Ce qui, en plus d’être très insultant, est un peu trop gros pour être vrai et ne fait qu’alimenter les doutes..
De plus, l’acteur Matthew Broderick, voix de Simba en VO, avouera qu’il pensait que le projet était lié à Kimba: The White Lion, dont il était fan plus jeune. Il expliqua ça de lui-même durant une conférence de presse en 1994, il avait a priori d’abord raconté à tous ses proches qu’il doublerait Kimba. Cela était aussi lié au fait que sur les premiers croquis présentés aux acteurs étaient représentés un petit lion… Blanc !

En 1994 Tezuka est déjà décédé, mais sa société de production possédant les droits sur ses Å“uvres existe toujours. Cependant ils décideront de ne pas porter plainte. Ce qui aura pour conséquences d’alimenter des rumeurs qui auraient voulu que Disney ait payé Tezuka Productions pour éviter les poursuites. Rumeurs démenties très vite par le studio. En réalité si le studio décide de ne pas porter plainte c’est pour une raison bien plus simple. Tezuka était un admirateur de Disney durant toute son enfance, allant jusqu’à s’inspirer fortement de son style. Plutôt que de voir ça comme un plagiat, Tezuka Productions choisira de voir ça comme un hommage au dieu du manga. Bouclant ainsi la boucle. Plutôt une belle fin non ?
Au final, certaines personnes de chez Disney finiront par avouer qu’elles connaissaient bien Le Roi Léo et que des exemplaires avaient été vus dans les bureaux. Le Roi Lion n’est sûrement pas un plagiat du manga de Tezuka, mais il est très probable qu’il ait servi de source majeure d’inspiration.

Les deux Å“uvres sont très différentes l’une de l’autre dans leur scénario et donc aussi dans leur propos ! Là où Le Roi Lion a aussi pu créer la polémique à cause de son propos pro-monarchie absolue selon certains, Le Roi Léo a une portée écologique, notamment avec la présence des humains, complètement absents du film de Disney. Les thématiques du manga sont encore très actuelles, c’est une Å“uvre en avance sur son temps, et on ne peut que vous encourager à la découvrir !
